Penser la peur · 2019—
« Les fascistes »
Le vide a déjà une forme
« Les fascistes » appartient à l’ensemble plus vaste de « Penser la peur », commencé en 2019. La suite photographique présentée ici a été réalisée en 2022. C’est, dans le parcours de Jean-Marie Reynier, le premier travail où l’intelligence artificielle entre directement dans la fabrication de l’image. Elle n’y apparaît ni comme une prouesse ni comme un sujet autonome. Elle agit au milieu d’autres opérations - matière, modelage, prise de vue, chimie instantanée - et participe à la construction d’êtres dont l’existence demeure strictement visuelle.
Les photographies montrent des bustes de fascistes qui n’ont jamais existé. Leur apparence naît d’une hybridation entre une matière malléable, proche de la pâte à modeler, l’image générative et le Polaroid. Chaque étape ajoute une forme de crédibilité tout en retirant un peu plus le référent. Le volume promet un corps ; l’algorithme organise des signes plausibles ; le Polaroid donne à cette fiction la présence d’un objet unique, exposé à la lumière et au temps. Ce que l’on regarde ressemble ainsi à une preuve, mais cette preuve ne renvoie à personne.
Le choix du buste est décisif. Hérité du monument, du musée et du portrait officiel, il transforme un individu en emblème. Il simplifie le corps, redresse la posture, isole le visage et installe la distance nécessaire à l’autorité. Ici, pourtant, l’effigie précède celui qu’elle devrait représenter. Uniforme, socle, écharpe, profil et regard composent déjà le pouvoir ; le sujet réel peut rester absent. L’autorité est fabriquée sans biographie, sans voix et sans histoire personnelle.
Cette absence produit un trouble particulier. Nous croyons reconnaître des époques, des fonctions, peut-être même des personnages. Rien n’est pourtant identifiable. Le regard complète ce que l’image laisse vacant. Il convoque une mémoire collective du chef, du dignitaire, du héros militaire ou du serviteur de l’État. L’image synthétique n’impose donc pas une croyance par la force ; elle met à profit notre désir de cohérence. Elle nous montre combien peu de signes suffisent pour qu’une figure paraisse légitime, historique et déjà connue.
Le vide dont procède la série n’est pas une simple absence. Il est multiple : vide du modèle derrière le portrait, vide de la personne derrière la fonction, vide de l’expérience derrière le symbole, vide politique où se déposent la peur, le ressentiment et le désir d’ordre. Parler du vide du fascisme ne revient pas à nier ses doctrines, ses violences ou ses responsabilités historiques. C’est désigner sa capacité à rendre compatibles des éléments contradictoires, à changer de vocabulaire et d’apparence, à s’installer dans les espaces que la politique, les institutions ou les liens sociaux ont cessé d’habiter.
Cette disponibilité explique sa puissance de métamorphose. Le fascisme ne revient pas toujours sous ses emblèmes anciens. Il peut se présenter comme restauration, efficacité, protection, évidence ou simple retour au réel. Il investit les failles affectives autant que les crises collectives. La peur y joue un rôle central : elle transforme l’incertitude en attente d’une règle, donne un visage à l’ennemi et convertit la fragilité en demande d’autorité. Le buste sans sujet devient alors l’image exacte d’une forme prête à recevoir n’importe quel nom.
La beauté retenue des Polaroid rend le dispositif plus dangereux. Rien n’est criard ; les couleurs sont douces, les cadres classiques, les objets désirables. Cette séduction n’est pas un ornement extérieur au propos : elle en constitue l’épreuve. Les régimes autoritaires ont toujours su que l’ordre formel peut précéder l’adhésion, que la répétition rend familier et que le familier finit par paraître normal. La série ne reproduit pas une propagande ; elle observe les conditions esthétiques par lesquelles une fiction d’autorité devient acceptable.
Dans leur mise en exposition, les Polaroid encadrés, le tirage « Augusto » et le néon « 1919 » déplacent encore la question. Sur ce dernier, le mot « Versailles » brille comme une enseigne désirable ; le titre reconduit pourtant au traité de 1919 et à l’après-guerre, cet espace de deuil, de frustration et de recomposition politique dont les fascismes européens ont su s’emparer. Face à cette date, les bustes anonymes ne commémorent personne. Ils attendent. « Les fascistes » ne demande donc pas qui sont ces hommes et ces femmes. Le travail demande plutôt à quel moment une forme vide commence à nous sembler crédible - et ce que notre regard consent à y déposer.
Documentation · Expositions
Les œuvres en exposition
Gaze-Off, Wopart, Lugano, 2022.
Tirage pigmentaire sur papier coton, monté sur aluminium, exemplaire unique.
Gaze-Off, Milan, 2023.
- Œuvre
- env. 45 Polaroid
- Procédé
- Modelage, image générative, Polaroid
- Format
- 88 × 107 mm